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Pardon Islamo Chrétien des Sept Saints 2016

Intervention de Mr Jean Michel LE BOULANGER

Le Vieux-Marché, petite commune au cœur du Trégor, en Bretagne nord, est la terre de Luzel, le poète collecteur de ces chants immémoriaux qui nous parlaient de l’aube du monde.
C’est aussi la terre d’Anjela Duval, paysanne, poétesse. Elle était du temps des temps d’avant. Sa vie s’écrivait au rythme lent du cheval. Au rythme régulier des saisons. Au rythme des blés.
Au Vieux-Marché, près de Plouaret, une chapelle, humble parmi des milliers d’autres. Une chapelle construite sur un dolmen. Deux cultes, déjà. Deux regards posés sur les champs alentour. Deux aventures spirituelles.
Cette chapelle modeste posée sur un dolmen accueille sept saints, les Sept Dormants d’Ėphèse. Oui, là, en Basse-Bretagne, sont célébrés sept saints de l’Orient, dont la légende est peut-être parvenue au Vieux-Marché par l’intermédiaire de marchands à la recherche de l’étain. Le petit port voisin du Yaudet, près de Lannion, ouvrait alors l’Armorique aux échanges avec les ailleurs.
Les Dormants d’Ephèse sont reconnus par l’Église catholique. Appelés les « Gens de la caverne » ils sont aussi reconnus par l’Islam.
Une gwerz bretonne, recueillie par Luzel, les chante tout comme la 18e sourate du Coran.
Un dolmen, des saints de l’Église de Rome, des saints du Coran. Voilà maintenant trois regards posés sur le monde, qui dialoguent là, au Vieux-Marché.
En 1954, Louis Massignon, professeur au Collège de France et successeur de Renan, l’ami et le maître de Luzel, initie, en cette chapelle des Sept Saints, une célébration du dialogue entre les religions, entre les peuples, entre les cultures. Depuis, chaque année, au mois de juillet, chrétiens, musulmans, agnostiques, libres-penseurs, athées, réfléchissent ensemble, là, au Vieux-Marché, et voilà, 3, 4, 5, 10, 100 regards posés sur le monde.
La polyphonie de la bienveillance. Le plaisir de la conversation.
Le spiritus des Latins signifiait le vent comme il signifiait l’esprit. Le souffle et l’inspiration.
La Bretagne est un pays de vents. Les ailleurs s’y engouffrent qui fécondent l’esprit.
Le Vieux-Marché. Si modeste et si précieuse, la polyphonie du divers.

Il faut le dire et le répéter : La France est multiple et bigarrée. Chacun le sait, il suffit même d’ouvrir les yeux pour le voir. Il est grand temps que la République, une et indivisible, accepte ce multiple, accepte le bigarré, accepte la diversité. Une République de la diversité, c’est une République multiculturelle enfin assumée. L’égale dignité des personnes, face aux relents du passé et aux mépris du présent. L’égale dignité des cultures, face aux hiérarchies héritées. La France doit s’engager pleinement dans cette voie, sous peine de nourrir le mépris, le désenchantement, le sentiment de déclassement.
Refusons les injonctions à l’abandon d’une partie de soi. Nous sommes pluriels et le pluriel est notre chance.
Le 11 janvier 2015, nous étions Charlie, Français, Bretons, flics, juifs et musulmans. Ce fut un beau moment, sur les décombres de nos rêves brisés.
Mais nous sommes-nous levés le temps d’une émotion ou pour rebâtir un projet collectif, dans la longue durée ?
C’est l’enjeu essentiel de notre futur. Le rêve d’une France qui sache répondre aux haines exacerbées par un discours humaniste adapté aux temps présents. Bien sûr, il faut assurer la sécurité des citoyens, condition de nos libertés. Mais la seule sécurité ne peut être suffisante. Il faut aller au-delà, bien au-delà, et tenter de rebâtir un « nous » qui respecte et qui intègre. Ce chantier, le chantier de la reconnaissance, est immense. Immense ! Mais ce projet humaniste, qui assume la diversité comme une richesse, est la seule réponse à tous ceux qui, partout dans le monde, clivent, expulsent et excluent.
Soit le respect de l’autre et du divers, dans un vivre-ensemble régi par les Lois de la République, soit la barbarie dans une France sécuritaire, refermée sur elle-même, repliée, recroquevillée.
Pas d’angélisme. L’histoire de l’humanité nous a appris que la sécurité est bel et bien une condition de nos libertés.
Pas de naïveté. L’Histoire nous enseigne à ne jamais oublier que le pire, parfois, est en nous.
Non, ni angélisme, ni naïveté, mais une volonté, née d’un constat simple : la méconnaissance de l’autre engendre la peur de l’autre et la peur de l’autre nourrit la haine de l’autre...
Une, Indivisible, Diverse. La France doit réécrire son grand roman national en tenant compte de ce multiple, sa vraie richesse.
La France a toujours accueilli l’étranger et elle lui doit une part essentielle de son Histoire,
au creuset même de son identité nationale. Oui, elle est diverse la France, riche de mille
origines, de mille aventures, de mille regards passionnés, amoureux si souvent, posés sur
elle. Pourquoi n’a t-elle jamais accepté de le dire. De le vivre vraiment.
Doit-on rappeler que des millions d’immigrés ont aussi construit cette France qui est nôtre,
ouvriers, mineurs de fond, créant nos routes et nos réseaux ferrés, bâtissant nos villes,
chargeant nos camions-poubelles, nettoyant nos rues.
En quoi, aujourd’hui, en 2016, l’accueil de 30 000 réfugiés, la mort aux trousses, serait-il
problème pour un pays de 65 millions d’habitants ? A-t-on oublié à ce point notre Histoire ?
A-t-on oublié que la France libre était à Londres ? A-t-on oublié l’accueil des populations
de l’est et du nord de la France durant les deux guerres mondiales ? A-t-on, en Bretagne,
oublié l’accueil des habitants de Brest ou de Lorient, fuyant les bombes, dans tous les
arrières-pays ? A-t-on oublié que les Bretons viennent de l’Outre-Manche, chassés par les
guerres et les dévastations et que nous sommes tous, peu ou prou, descendants de
« boat people » ? A-t-on oublié que tant de Bretons ont émigré aux Etats-Unis, au Canada
ou ailleurs, chassés par la pauvreté, et que là-bas, au loin, accueillis sur une terre
étrangère, ils ont trouvé les chemins de leur épanouissement ?
Oui, c’est bien le récit français qui est à reconstruire.
Revivifier la société, dynamiser la démocratie française aujourd’hui sclérosée, c’est entretenir le dialogue avec toutes les altérités.
Faire humanité ensemble !
Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise : la condition humaine.
Construisont des ponts et des passerelles. Faisons vivre une philosophie de la relation. La terre, notre bien commun, est aujourd’hui un patrimoine à préserver. La condition humaine, bien commun elle aussi, est la base de nos solidarités. Ne permettons pas à la haine d’exacerber des différences et d’ériger des murs.
Faire société ensemble, faire humanité ensemble. Savoir écouter l’autre et bâtir du commun. Faire avec. Vivre avec. C’est un si joli mot, avec. C’est un si joli mot, le commun, le partage, la relation. L’enjeu de l’avenir est là. Soit la prééminence des « je », l’égoïsme consumériste et les murs de la haine, soit les « nous » du partage, les ponts, les passerelles, les portes et les fenêtres. Demain sera bienveillant ou ne sera pas.

Il est temps de ré-enchanter l’espérance.
Il est temps de ré-enchanter l’avenir et de renouer avec les valeurs de l’humanisme, les valeurs d’universalité, bien au-delà des seules logiques sécuritaires, bien au-delà de la tyrannie des chiffres et des statistiques. Il est temps de renouer avec le sens. Le sens. Pour ne pas sombrer dans le chaos.
La Bretagne est un pays de vents et les vents ne connaissent pas les frontières. Ils vont, ils viennent, ils dansent les sarabandes de la vie.
La Bretagne est un pays de mers. Sur les pontons de nos ports, depuis la plus ancienne Antiquité, les ailleurs sont venus, et les Bretons par milliers se sont élancés vers l’inconnu.
La Bretagne contemporaine a épousé toutes les innovations sans jamais cesser d’être la Bretagne. Elle s’est enrichie du mutualisme, des coopérations, des associations. Elle s’est battue, la Bretagne, pour construire des avenirs qui ne lui étaient pas offerts. Les Bretons d’aujourd’hui sont Bretons, d’ici ou d’ailleurs, Français, Européens. Ils sont hommes et femmes, tout simplement. Leur histoire est une petite musique, fluette et modeste, dans les grands vents de la modernité. Faisons que cette musique, cette polyphonie, soit l’avenir du monde.
La polyphonie des identités plurielles.
La polyphonie du divers.
La polyphonie de la bienveillance, la leçon, la si belle leçon du Vieux-Marché.

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Mis à jour le mardi 2 août 2016